Dans les studios de design de Vélizy, aux portes de Paris, se dessine l'avenir automobile de 14 marques iconiques. Gilles Vidal, directeur du design de Stellantis depuis juillet dernier, coordonne une équipe créative confrontée à des défis sans précédent : l'électrification massive, l'invasion chinoise et l'intelligence artificielle.
L'électrification, le plus grand défi créatif de l'histoire automobile
Pour Gilles Vidal, l'industrie traverse une période de bouleversements majeurs. "Nous vivons les plus grandes révolutions que l'humanité ait connues. Si l'intelligence artificielle marque notre époque, le passage à l'électrique représente le défi le plus colossal pour notre secteur", confie le designer français.
Ce virage technologique impose une refonte totale de l'approche esthétique. Les contraintes liées aux batteries, à l'aérodynamisme et aux nouvelles architectures électriques redéfinissent les proportions et les volumes traditionnels. Mais pour Vidal, ces contraintes doivent devenir des opportunités créatives.
Qu'est-ce qu'un bon design automobile aujourd'hui ?
La question semble simple, mais la réponse est complexe. "C'est extrêmement subjectif. Un modèle peut déplaire tout en restant un excellent produit", explique le responsable du design. Selon lui, les critères essentiels sont :
- Un caractère iconique et marquant
- Une fraîcheur et une audace dans les propositions
- L'apport de quelque chose de véritablement nouveau
- Une capacité à séduire les nouvelles générations
Le syndrome de l'obsolescence visuelle
L'un des plus grands dangers actuels ? "L'effet iPhone", comme le nomme Vidal. La société s'ennuie désormais à une vitesse vertigineuse. Les consommateurs changent de smartphone tous les deux ans, mais un véhicule doit rester attrayant durant sept ans minimum sur le marché.



"Les formes inventives sont gratuites ; le vrai défi est qu'elles restent pertinentes des années après leur création", souligne-t-il. D'où l'importance cruciale de concevoir des automobiles qui séduisent d'abord sur l'écran du téléphone, avant même que le client ne touche la portière.
L'intelligence artificielle : un assistant précieux, pas un créateur
La question revient sans cesse : un algorithme pourrait-il dessiner la prochaine Alfa Romeo ? Chez Stellantis, la réponse est catégorique. "Nous utilisons l'IA depuis trois ans, mais elle ne remplacera jamais la créativité humaine originale", affirme Gilles Vidal.
L'IA sert d'outil pour générer mille variations à partir d'un dessin humain, libérant les designers des tâches répétitives. "Mais l'IA n'invente rien. Seul l'œil humain sait distinguer ce qui possède une âme de ce qui n'est qu'un assemblage de pixels", précise-t-il.
Différencier 14 marques avec des plateformes communes : le grand défi
Le principal challenge de Stellantis ? Donner une identité unique à chaque marque malgré le partage massif de composants techniques. "Le client n'achète pas Stellantis, il achète une Peugeot, une Citroën ou une Fiat", rappelle Vidal.
Sa conviction : deux véhicules peuvent partager 70% de leurs éléments tout en offrant des expériences radicalement différentes. L'ergonomie, le comportement routier et l'esthétique doivent créer des univers distincts.
La feuille de route par marque
Peugeot conservera son positionnement grand public avec une forte dose de créativité. Citroën renforcera son ADN pratique et décalé. DS Automobiles poursuivra sa montée en gamme premium, tandis que Fiat misera sur la proximité et la fonctionnalité. Opel devra affirmer son identité germanique avec une touche créative propre.
Cas particuliers : Alfa Romeo représente "la colonne vertébrale émotionnelle du groupe", où le design devient "musique et ingénierie". La 33 Stradale incarne la référence à suivre. Pour Maserati, Vidal pose une question ouverte : "Quelle est la prochaine étape ?" La marque au trident doit évoluer sur un marché du luxe de plus en plus complexe.
La Chine : le nouveau standard minimaliste à éviter
L'arrivée massive des constructeurs chinois bouleverse également les codes esthétiques. Vidal observe une tendance au minimalisme extrême et à l'uniformisation. "Les véhicules électriques chinois se ressemblent tous, comme des produits high-tech interchangeables", analyse-t-il.
Le risque ? Que l'automobile perde sa capacité à émouvoir pour devenir un simple produit générique. "Nous refusons d'être une glace à la vanille", martèle le directeur du design, une métaphore devenue virale dans les studios de Vélizy.
L'atout européen : l'histoire et l'émotion
"Notre avantage face aux marques chinoises, c'est l'histoire, l'expérience et les modèles légendaires", explique Vidal. Un patrimoine qui permet de créer des liens émotionnels puissants en réinterprétant les icônes du passé dans un langage contemporain.
Une précision importante toutefois : "En Europe, le design est la raison numéro un pour choisir une voiture... si tous les modèles coûtent le même prix". Le tarif reste décisif, mais à prix égal, l'esthétique fait la différence.
La réglementation, frein à la créativité ?
Dernier obstacle selon Vidal : les normes de plus en plus contraignantes. "On ne peut plus faire tout ce qu'on souhaite à cause des réglementations", regrette-t-il, avant d'ajouter que beaucoup de ces règles "viennent de personnes qui ne comprennent pas l'industrie automobile". Une critique à peine voilée qui illustre les tensions entre créativité et conformité réglementaire dans l'Europe d'aujourd'hui.